Philosophie Magazine et l'Écclésiaste
Depuis longtemps, les philosophes se frottent au livre de l’Écclésiaste (Qohélet dans le texte hébreu). Dans un dossier d’une dizaine de pages, le magazine « Philosophie Magazine » renouvelle l’excercice dans son numéro 58 en laissant la parole à plusieurs professionnels. Un livret détachable préfacé par André Comte-Sponville offre de larges extraits du livre dans la version TOB.
Le dossier est intéressant, on regrettera pourtant les approximations et les généralisations un peu rapides.
Ainsi, avec d’autres, Comte-Sponville s’étonne que le livre figure dans les Écritures, « tant l’enseignement qu’il professe paraît peu religieux (sauf dans la conclusion, où la plupart des spécialistes s’accordent à voir un ajout d’une autre main). » (Supplément, 02). C’est pour lui « un livre de sagesse, plutôt que de foi … le seul livre de l’Ancien Testament que j’ai lu plusieurs fois en entier, et l’un des rares d’ailleurs que j’ai pu lire jusqu’au bout. » (02)! Par ses mots, Comte-Sponville se fait l’écho d’autres philosophes pour qui l’Écclésiaste est un livre à peine religieux, ce qui explique le titre et le sous-titre en couverture du magazine : « L’Ecclésiaste : Le livre athée de la Bible? ».
Avec le lecteur familier de l’Écclésiaste, on s’étonnera de lire en introduction que, selon Mathilde Lequin, si ce texte intéresse la philosophie, c’est parce qu’il « n’est pas vraiment porteur d’enseignements religieux, mais constitue l’un des textes de sagesse les plus bouleversants jamais écrits. » (73). On retrouve là une distinction tout de même un tantinet anachronique entre philosophie et religion, distinction difficile à soutenir jusqu’à récemment (Platon, est-ce philosophique ou religieux? Et Augustin? Et Kierkegaard?).
L’Écclésiaste donc, un livre athée, un livre non religieux!? Mais c’est oublier qu’il ne faut pas attendre son dernier chapitre pour évoquer Dieu et l’attention qu’il porte aux actes des humains. C’est ne pas voir que Dieu est mentionné environ quarante fois tout au travers du livre (sauf au chapitre 10), que la fin du livre est déjà largement anticipée dans le corps du texte (voir 3.17; 5.1, 6; 8.12–13; 11.9); que le livre s’inscrit dans la perspective des Écritures juives, comme le montrent les allusions à la Genèse (ex 3.7; 12.7, Gn 2.7), au Lévitique (5.3–4, Lev 27.2), etc.
On nous apprend également que l’Écclésiaste n’a pas de contenu messianique, qu’il n’est d’ailleurs pas cité dans le Nouveau Testament, c’est pourquoi, selon Martin Duru, « affranchi de tout particularisme religieux », il parle à tous (77). Signalons pourtant que, même si c’est débattu, nombreux sont les spécialistes qui voient en Romains 3.10 une citation d’Écclésiaste 3.20 et que l’écart n’est pas grand entre l’Écclésiaste et Romains 2.
Selon Frédéric Schiffter, l’Écclésiaste serait un faux, dont l’auteur « signe son forfait du nom de Salomon » (78). Sauf, évidemment, que le nom de Salomon n’apparaît pas explicitement dans le livre et que de très nombreux spécialistes, même conservateurs, y voient un texte postérieur à ce fils de David là.
Enfin, sous la plume d’Henri Atlan (médecin et philosophe), on apprend que le mot Elohim est un nom pluriel et que, dans l’Écclésiaste, avec l’article « il nomme l’ensemble des forces naturelles. Dieu, dans l’Ecclésiaste, c’est la nature ». On se dit qu’on a mal lu. Chacun peut lire un texte comme il le veut, soit, mais de là à faire d’Elohim la nature dans un écrit juif…
Bref, un exercice de lecture intéressant, qui permet d’entrevoir ce que certains font de l’Ecclésiaste et des textes bibliques dans le monde francophone, pas forcément de mieux comprendre le texte biblique lui-même.
(Sur les liens entre la Genèse et l’Écclésiaste, voir le doctorat de Bernard Maurer, un Belge, ici)


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